N’ayez pas peur de lui!

Par Yanick rose | 12 juillet 2012| Les îles Caïmans
997 - I - Crédit photo Droit dans l'objectif de ma caméra Droit dans l'objectif de ma caméra
998 - I - Crédit photo Il décampe, effrayé par son propre reflet Il décampe, effrayé par son propre reflet
999 - I - Crédit photo Dans toute sa splendeur.... Dans toute sa splendeur....
1000 - I - Crédit photo ...et son élégance ...et son élégance
1001 - I - Crédit photo De plus en plus intrigué De plus en plus intrigué
1002 - I - Crédit photo Sa première apparition Sa première apparition
1003 - I - Crédit photo Un requin dormeur (Ginglymostoma cirratum) Un requin dormeur (Ginglymostoma cirratum)

Sous mes palmes, des centaines, voire des milliers de mètres d’eau; un abysse formidable. Aussi loin que porte mon regard, il n’y a qu’un bleu profond, dense et saturé. Je suis à plus de 40 mètres de profondeur, le long d’une grande paroi de récifs coralliens. Les pieds dans le vide, je scrute le « grand bleu » et je ne vois… rien. Petit serrement au cœur, tout de même; on m’a assuré qu’il y a des requins dans les parages. Et je suis ici pour les filmer! Vite, un regard vers le haut, juste le temps de m’assurer qu’Anne-Marie, mon ange gardien, me couve encore de sa présence bienveillante.

Ma puissante lampe de plongée révèle soudain la présence d’un grand corps argenté. D’abord fantomatique, la silhouette du requin se détache de l’obscurité ambiante. En fait, il n’est pas seul, me voilà en présence de deux spécimens de « requins de récif des Caraïbes » (Carcharhinus perezii).

Arrivée délicate, étudiée. On me flaire, on m’observe, on se rapproche de plus en plus, assez pour que je puisse mieux les observer avec leurs grands yeux ronds et leurs courbes effilées. Qu’ils sont élégants! Voilà maintenant qu’ils exécutent un ballet de plus en plus rapide. Ils vont et viennent entre le récif et le vide, disparaissant pour se retrouver à peine un instant plus tard, à quelques mètres de mon objectif. Là-haut, les gesticulations enthousiastes d’Anne-Marie m’indiquent qu’elle apprécie la scène.

À 15 mètres de la surface, Neil Van Niekerk, expert plongeur de Petit Caïman, me fait signe de remonter. Nous nous dirigeons vers le « sable », sorte d’arène entourée de coraux. Pour Neil, c’est l’un des meilleurs terrains d’observation des requins. Et en effet, l’un d’eux a décidé de venir jouer avec nous. Regardez les photos ci-dessous. L’une d’elles vous montre mon nouvel ami en fuite. Après avoir foncé dans ma direction, je pense qu’il a été terrorisé à la vue d’un congénère sorti de nulle part, qui était en fait son propre reflet dans l’énorme lentille de la caméra sous-marine.

Le manège dure et dure. Soudain, un requin dormeur vient se joindre à nous. C’est comme un rêve éveillé où les superlatifs ne suffisent plus. Il faut le vivre pour le comprendre. Nous avons le sentiment qu’une sorte de confiance mutuelle s’est installée. Nous n’avons pas peur, nous avons plutôt l’impression que ces animaux nous accordent le privilège de partager leur espace de vie pendant quelques instants. Les plongeurs locaux qui nous accompagnent savaient quoi faire pour que l’expérience se passe bien pour tous.
Notre fascination pour l’un des derniers grands prédateurs naturels représente l’essentiel. Cette expérience unique, je nous la souhaite à tous afin de devenir de véritables ambassadeurs auprès de nos proches et du public. La sale réputation qui colle encore souvent à la peau des requins n’a plus sa raison d’être dans un contexte où nous devons, plus que jamais, les comprendre et les aimer. Mon chef de mission, Jean, a commencé à vous en parler le 17 mai dernier: nous vivons une époque où les requins sont menacés d’extinction par la surpêche et le trafic d’ailerons. Les scientifiques estiment que près de 100 millions de requins sont pris chaque année. De nombreuses espèces de requins des grandes profondeurs par exemple, les requins-tigres, les grands requins blancs, les requins-taupes et les requins-pèlerins sont en danger d’extinction. Les requins bleus que nous avons observés aux Açores sont aussi vulnérables. Parallèlement, toutes les études scientifiques s’accordent pour dire que ces espèces sont absolument essentielles à l’équilibre des écosystèmes.

Nous avons vu notre requin de récifs manger un morceau de rascasse volante tombée de la bouche d’un mérou: qui sait… peut-être les requins pourront régulariser naturellement et au fil du temps la présence de cette espèce envahissante qu’est la rascasse volante? Ce ne serait là qu’un exemple des nombreux services que cette magnifique espèce est capable de rendre à la biodiversité.

Il y a déjà 15 ans, Jacques-Yves Cousteau écrivait, «Non seulement nous devons défendre les requins parce qu’ils sont utiles et beaux, mais nous devons protéger la mer qui les nourrit. Et restaurer les équilibres du grand écosystème Océan, dont les squales forment un chaînon nécessaire et dont au bout du compte, nous dépendons.»

Mon souhait est que ces animaux extraordinaires puissent un jour arrêter d’avoir peur de nous.

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