Les envahisseurs de Kerguelen

Par Eddie Persent | 12 janvier 2014| Île de la Réunion
3658 - I - Crédit photo Elizabeth Crapo, NOAA Corps, Wikimedia commons Le pétrel à menton blanc Le pétrel à menton blanc
3659 - I - Crédit photo Elizabeth Crapo, NOAA Corps, Wikimedia commons Le pétrel à menton blanc Le pétrel à menton blanc
3657 - I - Crédit photo B.Navez, Wikimedia commons L'incontournable Mont Ross des îles Kerguelen L'incontournable Mont Ross des îles Kerguelen
3656 - I - Crédit photo Alexandre Buisse, Wikimedia commons Les rennes, population 4000 au Kerguelen Les rennes, population 4000 au Kerguelen
3653 - I - Crédit photo Alexandre Prévot, Wikimedia commons Le mouflon de Corse Le mouflon de Corse
3654 - I - Crédit photo B.Navez, Wikimedia commons Une vue sur l'écosystème avec le Chou de Kerguelen Une vue sur l'écosystème avec le Chou de Kerguelen
3655 - I - Crédit photo B.Navez, Wikimedia commons Plante endémique en danger, le Chou de Kerguelen Plante endémique en danger, le Chou de Kerguelen

Les archipels des Kerguelen de Crozet ainsi que les îles St-Paul et Amsterdam sont parmi les endroits les plus isolés au monde. Ces îles se trouvent à plus de 3500 km au sud de l’île de la Réunion. Sur ces terres désolées, où les averses de pluie et de neige sont fréquentes, la vie y est dure. Mais le maître absolu de ces îles du bout du monde est le vent. Le vent que l’on retrouve partout, jusque dans ces noms évocateurs de lieux comme le “Col de la Soufflerie” ou ses “Hauts de Hurlevent”. Ici Éole est maître 350 jours par an.

Comme nous l’avons vu dans mon texte du 8 janvier, depuis le 18e siècle, il y a eu plusieurs introductions d’animaux dans ces îles, les rats et les chats entre autres. Ces introductions ont eu des conséquences désastreuses sur les populations d’oiseaux, principalement sur les populations de pétrels. Les végétaux ont aussi été affectés, que l’on pense à l’Azorelle (Azorella selago) ou au Chou de Kerguelen (Pringlea antiscorbutica), tous endémiques aux îles.

Mais depuis le milieu du 19e siècle, de nouvelles espèces d’animaux et végétaux ont fait leur apparition aux Kerguelen.

Le but de ces introductions était fort louable puisqu’il était de fournir du lapin comme viande fraîche aux hivernants et aux marins des différents bateaux de pêche. À l’époque toutefois, on ne pensait aucunement aux impacts de ces espèces à moyen ou à long terme sur les écosystèmes de ces îles.

Les animaux introduits m’ont assez surpris. On parle du mouton Bizet du Cantal (Ovis aries), du renne (Rangifer tarandus) venant de Suède et du mouflon de Corse (Ovis gmelini). Mais ce qui est encore plus incroyable selon certains biologistes rencontrés, c’est que ces espèces ont pu survivre, se reproduire et croître dans ces îles avec une population de départ de quelques individus seulement.

Si l’on prend la population de mouflons de Corse par exemple, un couple venant du zoo de Vincennes en France fut introduit en 1957 sur l’île Haute de Kerguelen. La population a connu une bonne croissance passant de 100 individus au début des années 1970, à 700 individus en 1977. Le phénomène est étonnant pour les scientifiques. En effet, comment une population de 2 individus a réussi à générer 700 descendants ayant une grande diversité génétique. On aurait pu s’attendre à ce que cette population ait une très faible diversité génétique et une diminution de sa diversité dans le temps. À moyen terme, on aurait observé une baisse de la population, menant à long terme à la disparition de l’espèce.
Et bien! ce fut tout le contraire. Phénomène négligé par les généticiens des populations, c’est l’effet de la sélection naturelle qui agirait comme force pour accroître la diversité génétique.

On peut donc envisager que la population a éliminé les individus qui étaient peu diversifiés génétiquement pour laisser les individus qui étaient les plus diversifiés dans la population. Se reproduisant entre eux, il y a eu une augmentation de la diversité du pool génétique. C’est donc un bel exemple que la sélection naturelle peut être à l’origine d’une augmentation, au fil du temps, de la diversité génétique dans une population très restreinte. Mais hélas, ces mouflons devaient se nourrir et le broutage de végétaux endémiques rares a mené à l’éradication des mouflons en 2012 par les agents de la réserve.

En ce qui concerne le troupeau de moutons, on a remarqué un impact négatif important sur les sols à cause du piétinement. Encore une fois, le broutage intensif des bêtes a mené la vie dure à certains végétaux endémiques. La faune de cette île a subi également des répercussions. Le fait que les moutons soient rassemblés dans des enclos, certains oiseaux comme les pétrels à menton blanc et les pétrels géants ont été retrouvés morts enchevêtrés dans le grillage des clôtures. D’un cheptel ayant déjà atteint 3500 individus, le bilan de 2013 devrait annoncer l’éradication complète des moutons et le démantèlement progressif des clôtures.

Il nous reste maintenant les populations de rennes. Le sujet est à l’étude cet hiver et les premières analyses devraient permettre d’apporter des informations sur la distribution, la démographie et l’impact des rennes sur le milieu naturel. Par la suite, les scientifiques pourront plus facilement statuer sur la nécessité de procéder à la régulation ou à l’élimination de cette population de rennes sur les îles Kerguelen. À suivre.

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