Ninginganiq, l’endroit où se pose le brouillard

Par Samantha McBeth | 1 septembre 2014| Arctique
4319 - I - Crédit photo Jérome Lefrançois Très rares dans la baie de Baffin, le Sedna IV a eu la chance de voyager un peu avec les baleines boréales. Très rares dans la baie de Baffin, le Sedna IV a eu la chance de voyager un peu avec les baleines boréales.
4320 - I - Crédit photo Gilles Couët Son souffle puissant peut s'élever à plusieurs mètres et être entendu de loin. Son souffle puissant peut s'élever à plusieurs mètres et être entendu de loin.
4321 - I - Crédit photo Gilles Couët La tête massive fait près 1\3 de la longueur de cette baleine. La tête massive fait près 1\3 de la longueur de cette baleine.
4317 - I - Crédit photo Jérome Lefrançois Cette baleine solitaire se retrouve exceptionnellement en groupe lors de l'alimentation Cette baleine solitaire se retrouve exceptionnellement en groupe lors de l'alimentation
4316 - I - Crédit photo Jérome Lefrançois Les taches blanches à la base de la queue son très visible sur son corps sombre Les taches blanches à la base de la queue son très visible sur son corps sombre
4315 - I - Crédit photo Anastasia Wikimedia Commons La baleine boréale possède les plus longs fanons de tous les cétacés La baleine boréale possède les plus longs fanons de tous les cétacés
4318 - I - Crédit photo Jérome Lefrançois Son corps massif est visible juste sous la surface de l'eau. Son corps massif est visible juste sous la surface de l'eau.

Le brouillard est épais ce matin. La mer et le ciel ont complètement disparu, tellement celui-ci est opaque. Les eaux environnantes sont chargées d’icebergs, certains échoués sur le fond marin comme des îles temporaires, d’autres circulant librement. Le radar nous aide à localiser les blocs de glace les plus volumineux (notre record : 4,8 kilomètres de long!), mais la perte de visibilité nous empêche de voir les plus petits s’approcher. Pour naviguer dans ce « champ de mines », la vitesse du Sedna IV a été grandement réduite, et plusieurs membres de l’équipage ont été postés sur le pont, guettant l’apparition soudaine de bourguignons sur notre chemin. Parfois le hasard fait bien les choses…

« PCCHHHHHHT ! » un bruit d’expulsion brise le silence des lieux. Nous sursautons, surpris d’entendre autre chose que le clapotis léger des vagues sur la coque. Le brouillard commence à se lever, remplacé par une pluie fine et froide digne d’un mois de novembre au Québec. Toute l’équipe scrute les flots maintenant visibles, à la recherche de la source du bruit. Là, très près de nous un geyser en forme de « V » s’élève avec puissance, nous laissant entrevoir le souffle d’une baleine boréale. La mer limpide nous offre la chance de bien reconnaître son corps noir massif, faisant près de 15 mètres en longueur sous la surface. Elle respire profondément avant de plonger. L’eau glisse sur son dos sans nageoire dorsale et sa large queue tachetée de blanc se relève. Notre guide nous prévient de bien nous placer contre le vent qui transporte son souffle, car l’haleine des baleines est assez fétide. Une fois sous l’eau, la baleine boréale peut y rester plus de 20 minutes sans respirer. Nous nous résignons donc à attendre lorsque soudainement nous apercevons en direction opposée un nouveau souffle et même un saut nous montrant la baleine de 60 tonnes se projetant hors de l’eau avec une force impressionnante. Au cours de cet avant-midi fructueux, nous avons pu observer près d’une douzaine de baleines boréales. Le Sedna IV navigue au cœur d’une migration de baleines!

Leur destination est la baie d’Isabella, au sud de Clyde River sur la côte Est de l’île de Baffin. La baleine boréale (Balaena mysticetus) est un cétacé à fanons (les plus longs fanons de tous les cétacés) dont la répartition est exclusive aux mers d’Arctique. Sa tête immense sert à briser les glaces et son corps est isolé par la plus épaisse couche de graisse chez les baleines, allant jusqu’à 50 cm d’épaisseur. Cette graisse est d’ailleurs la raison pour laquelle cette espèce a été ciblée si intensivement par le commerce d’huile de baleine. La population des baleines de la baie de Baffin presque complètement décimée aujourd’hui est estimée par les scientifiques à quelques centaines d’individus restants. C’est pour la sauvegarde de cette espèce fragile qu’un sanctuaire marin a été créé dans la baie d’Isabella en 2010, la Réserve nationale de faune Ninginganiq. Ce terme inuktitut signifie « lieu où se pose le brouillard » ce qui explique certainement notre météo du matin. Ninginganiq est la première réserve mondiale dédiée à la protection des baleines boréales, la plus grande Réserve nationale de faune au Canada et un habitat idéal pour les baleines boréales qui viennent s’y alimenter en automne. La présence d’ours blancs et de phoques annelés que nous y observons est la preuve de la richesse de cette baie et la création de cette réserve vaut tous les efforts déployés jusqu’à ce jour. Il faut savoir que les plus fervents protecteurs de cette espèce sont les communautés inuites. En effet, la communauté de Clyde River, qui pratique une chasse traditionnelle, voit leur prise contrôlée à une baleine par année. Les produits substantiels de cette chasse, tels le muktuk, la viande et les os, sont ainsi partagés à travers le Nunavut, dans le respect de l’échange de ressources qui se fait entre les communautés.

La plus grande menace à la survie des baleines n’est donc plus la chasse, mais plutôt la disparation des glaces, dont ils dépendent pour se nourrir et s’isoler, en plus des collisions avec les navires. Aujourd’hui, le brouillard s’est levé pour nous offrir la chance exceptionnelle de rencontrer une fraction considérable de la population de baleines boréales. Si seulement le futur de ces doux géants était tout aussi clair.

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