Une histoire de chevreuil

Par Samantha McBeth | 29 septembre 2014| Le Saint-Laurent
4414 - I - Crédit photo Samantha McBeth Le village de Port-Menier Le village de Port-Menier
4413 - I - Crédit photo Samantha McBeth Le Sedna IV au quai de Port-Menier Le Sedna IV au quai de Port-Menier
4412 - I - Crédit photo Andres Larrea Burneo Les rues de Port-Menier sont occupées à l'heure de pointe Les rues de Port-Menier sont occupées à l'heure de pointe
4411 - I - Crédit photo Andres Larrea Burneo Les cerfs sont peu craintifs au village Les cerfs sont peu craintifs au village
4410 - I - Crédit photo Wikimedia Commons La forêt boréale à climat plus doux d'Anticosti La forêt boréale à climat plus doux d'Anticosti

« Il y a des chevreuils partout! » Voilà la première exclamation sortie de nos bouches à notre arrivée dans le seul village d’Anticosti : Port Menier. La proportion de cerf de Virginie y approche 600 cervidés par habitant, pour une estimation d’environ 180 000 individus. Mais nous ne nous doutions pas qu’ils soient si peu farouches! En effet, même en pleine saison de chasse, les biches nous lèchent les doigts de leurs longues langues douces et les mâles viennent fouiner dans nos poches, à la recherche de gâteries.

C’est donc dans la lumière d’un soleil couchant que le Sedna IV est arrivé à Port-Menier, accostant au quai public du village de l’unique baie navigable pour grand bateau de l’île d’Anticosti. Le voilier y est entré de justesse, son tirant d’eau de 365 cm à seulement 2,3 mètres du fond. D’ailleurs, c’est bien difficile d’imaginer comment les grands pétroliers pourront s’y rendre. Ici, les maisons bien alignées face à la mer brillent de couleurs accueillantes, mais le véritable accueil a été celui des résidents et des quelques chasseurs curieux. Inoubliable!

Anticosti est une merveille, une vaste île à l’embouchure du fleuve Saint-Laurent 16 fois plus grande que l’île de Montréal, avec un climat maritime qui permet d’y maintenir une température plus douce. Les splendides forêts qui la recouvrent ressemblent davantage à celles retrouvées en Gaspésie plutôt qu’à celles de la Basse-Côte-Nord. Les arbres feuillus tels le bouleau, le peuplier, le sorbier et le mélèze, se joignent à l’épinette noire, le sapin baumier et l’épinette blanche.. En tant que biologiste, je suis fascinée par l’écosystème de l’île d’Anticosti qui a été façonnée au fil du temps par les êtres vivants qui s’y sont succédés Pour tout scientifique, l’île est assurément un énorme laboratoire à ciel ouvert.

Du fait de son isolation, peu d’espèces animales avaient colonisé l’île avant l’arrivée des Européens. L’ours noir, la souris sylvestre, la loutre, la martre d’Amérique et le renard roux sont sans doute arrivés par les glaces d’hiver pour s’établir sur Anticosti et y prospérer. L’île est restée sauvage jusqu’en 1895, lorsqu’elle devint la propriété du richissime Henri Menier (pensez chocolat Menier) qui souhaitait faire d’Anticosti un véritable paradis de chasse et pêche. Ainsi plusieurs essais pour introduire de nouvelles espèces ont été tentés tels le bison et le wapiti, mais ils ont vite été abandonnés, faute de succès. L’orignal y existe en bon nombre, ainsi que le castor, le lièvre et la gélinotte huppée. De plus, Anticosti possède une population surprenante de renard marbré, mi-noir, mi-roux, issue d’un croisement entre les renards roux natifs et les renards argentés provenant d’un élevage. Ces derniers ayant été relâchés dans la nature à cause de la fermeture de l’entreprise.

Un jour, Henri Menier, agacé par la présence de moustiques et de mouches noires sur son territoire de chasse, demanda qu’on lui livre par bateau un « grand sac de grenouilles.» C’est ainsi que fut introduit le premier amphibien d’Anticosti, la grenouille léopard. Ce sac pêle-mêle contenait possiblement d’autres espèces, car la grenouille verte est maintenant parfois observée sur l’île. Aujourd’hui l’espèce ayant la meilleure réussite lors de son introduction sur l’île est sans aucun doute le cerf de Virginie (Odocoileus virginianus).

« Le cerf est responsable des plus grands changements sur Anticosti, » m’explique Aimée Benoist-Chénier, technicienne de faune pour la Chaire de recherche industrielle CRSNG en aménagement intégré des ressources de l’île d’Anticosti de l’Université Laval. « Le cerf est responsable de la disparition de l’ours noir sur l’île, la seule instance documentée d’un carnivore anéanti par un herbivore qui lui est proie. » Bien que l’ours noir est en mesure de chasser les faons au printemps, il doit se fier aux fruits sauvages pour former sa réserve de graisse avant l’hiver. Or, les chevreuils ont tout brouté. L’appétit vorace de ces milliers de cerfs a complètement modifié la forêt, et les végétaux feuillus sont maintenant rares. « Les cerfs mangent les jeunes pousses, empêchant les arbustes et les arbres de se régénérer. Même le sapin baumier est en voie de disparition, transformant leur écosystème en énorme monoculture d’épinette blanche, conifère généralement brouté en dernier recours l’hiver. » Une solution pour sauver la biodiversité d’Anticosti est l’installation d’exclos, des grandes parcelles de territoire clôturées qui maintiennent les cerfs à l’extérieur, donnant la chance de croître à l’abri à plusieurs espèces végétales. La technique porte ses fruits, littéralement, car on y retrouve maintenant des baies sauvages!

On ne sait pas ce que réserve l’avenir à l’île Anticosti, mais une chose est certaine : bien que le cerf de Virginie ne soit pas natif de ce coin de pays, il en est un facteur indissociable, affectionné autant des habitants que des chasseurs.

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